Voici ce qu’écrivait un journaliste de l’Auto :
« Je reviens de Roubaix :
Et, comme le dit si élégamment l’autre, j’en ai plein les … poignets pour avoir fait à bicyclette, le parcours Saint-Pol-Roubaix.
Mais, au moins, j’ai la consolation, quoique n’ayant point parcouru toutes les routes qui mènent à Roubaix ??? – j’ai la consolation, dis-je, d’abord de pouvoir parler sans dire des bêtises et, ensuite, de pouvoir affirmer aujourd’hui que l’itinéraire primitivement annoncé par l’Auto, c'est-à-dire par La Bassée, est parfaitement praticable et pourra être sans crainte emprunté le 20 avril prochain par l’élite de nos routiers.
A Saint-Pol
J’ai fait le trajet Saint-Pol-Roubaix en compagnie de Christophe, le héros de tant d’étapes sensationnelles de notre Tour de France.
Nous partîmes de Saint-Pol, où il y aura le contrôle de ravitaillement, le second et le dernier du genre.
Nous aurions désiré installer ce contrôle spécial un peu plus loin, soit à Béthune, soit à La Bassée, mais rien à faire… Où il n’y a plus rien, ou presque, le diable lui-même y perd ses droits !
Donc, le dernier contrôle de ravitaillement fonctionnera à Saint-Pol, place du Palais-de-Justice, et, personnellement, nous en sommes d’autant content, qu’il y fonctionnera sous la direction d’une véritable compétence, M. Cantrel, notre aimable correspondant, ancien entraîneur de Cordang, ancien coureur lui-même et, comme le reconnaissait Christophe, très « à la page » de toutes les finesses d’une organisation soignée.
De Saint-Pol à Béthune – où se cache-t-il celui qui pleurait la disparition de la côte de Doullens, sous le prétexte fallacieux qu’à l’époque de sa jeunesse et de sa bonne foi, la fameuse côte parvenait à disloquer un peloton – la route, macadamisée, mais cahoteuse (tant les camions portant les engins de la victoire y sont passés), n’est pas sans présenter de difficultés qui compensent facilement celles que présentait la côte de Doullens.
Notez que je vous donne ici l’opinion d’un as de la route, et non la mienne, et que je transcris simplement dans ma description de cette partie du parcours de Paris-Roubaix l’avis de Christophe, lequel, entre nous, est tout de même plus qualifié que le premier toquard venu pour nous fixer exactement en la matière.
De fait, à la sortie de Saint-Pol, une côte qu’avec le vent dans le nez, j’ai trouvée longue et pénible. Puis une autre de même genre vers Divion. Enfin, à Bruay, où des milliers de mineurs attendent impatiemment déjà les rois de la route, deux raidillons que, prudemment, j’ai minutieusement et soigneusement examinés pedibus cum jambis.
Si vous voulez bien ajouter à cela le trajet Doullens-Saint-Pol, en son ensemble bien plus dur que l’ancien parcours, s’étendant de Doullens à Arras, vous conviendrez que nous pouvons, pour cette année, abandonner sans regret le kilomètre de côte de Doullens. Il y tout de même mieux sous la calotte des cieux.
A Béthune
Mais passons !... De Bruay à Béthune rien d’autre qu’une route passable. On prendra dans Béthune par le faubourg Saint-Bry. On tourne à droite sur le pavé pour prendre le boulevard Thiers qui grimpe légèrement vers la place Saint-Eloi, où sera installé le contrôle volant. On plonge ensuite dans le faubourg de Lille, qui mène vers ce qui fut jadis Beuvry, Cambrin, La Bassée…
Car, c’est à Béthune, en effet, que la kulture boche commence à rutiler de son plus vif éclat.
Pourtant rien d’anormal – sauf quelques toits en moins et quelques façades éventrées – dans l’itinéraire que je viens de vous indiquer. Mais… voyez donc sur la gauche !... Alors là c’est le désastre en plein ! C’est un invraisemblable amoncellement de ruines que domine – orgueilleusement encore – cette autre loque : le Beffroi, ancienne fierté de la ville !... Charles-Quint, non, … l’allemand a passé par là.
C’est au milieu de ce chaos qu’en vieux sportsman, un vieil ami de l’Auto, M. Danet installera sa banderole et contrôlera les concurrents du 20e Paris-Roubaix.
Le désert
On passe ensuite Beuvry qui subsiste encore quelque peu, puis un vaste champ de briques et de plâtras…C’est Cambrin !
La route est pavée, mais bonne. Aucun empierrement. Donc pas de crevaisons à redouter. D’ailleurs, sur tout le parcours il en sera de même, et ni Christophe ni moi ne subirons de ce fait le moindre arrêt.
On entre alors en plein champ de bataille. Plus rien que la dévastation dans tout ce qu’elle a de plus affreux, de plus tragique. L’abomination de la désolation ! Plus d’arbres, tout est fauché ! Le sol ? Non ! La mer ! Pas un mètre carré qui ne soit bouleversé de fond en comble. C’est l’enfer ! Les trous d’obus se succèdent sans interruption aucune. Et voici des réseaux de fils de fer, des traces de boyaux, des traces de tranchées. Mais la mitraille a plu dru comme grêle, dans la région où pendant plus de quatre ans le boche s’est acharné. Alors, le barbelé gît lamentablement, déchiqueté, tailladé en mille pièces, et les boyaux et tranchées sont presque partout comblés.
Sur le bord de la route qui, elle, n’a pas souffert, ou qui, du moins, a été partiellement réparée, quantité d’obus non éclatés. Et de-ci, de-là, quelques tombes !... Les croix avec cocardes tricolores sont le seul relief de ce sol bouleversé.
Et, pendant plus de dix kilomètres le spectacle de mort, la vision d’horreur ne change pas…
Nous verrons dans un prochain numéro la suite du parcours. »
« Reprenons le parcours où nous l’avons laissé, car voici le bouquet !
On arrive à la jonction de la route d’Hulluch et de Lens avec celle de Lille, puis, soudain, c’est La Bassée !...
La Bassée ! Amas informe, pitoyable, indescriptible, de matériaux de toutes sortes ! Pas un mur debout ! Des boches sont là qui tentent de dégager le canal. Le chemin qui longe ce canal et, que nous avions projeté de prendre : Disparu sous des décombres sans nom !...
Nous filons sur le pavé, Christophe et moi. Nous ne nous disons plus un mot. Nous sommes l’un et l’autre formidablement émus.
Et nous voici sur le chemin de Salomé. Puis nous rejoignons le canal. Mais alors… On ne passe plus, du moins si, on passe, mais seulement avec le cycle sur le dos ! Il faut traverser l’eau sur deux planches qui, momentanément, remplacent une passerelle, tombée au champ d’honneur ! « Chouette ! », me dit Christophe en ancien champion de France qui se respecte et se souvient, du cross cyclo-pédestre, « ça me va ! »
Mais moi, ça ne me va pas ! Nous consultons la carte. Nous retournons. Et, apportant une première modification à notre itinéraire, nous adoptons, après avoir retraversé la Bassée, le parcours suivant : A l’entrée du pays, tourner franchement à droite sur la route de Lens. Celle-ci est indiquée par une immense inscription blanche sur tableau noir. Puis, arrivé à Haisnes, virer à gauche sur Douvrin, Billy-Berclau et Berclau ; là traverser le canal sur une passerelle où passeront toutes les voitures de la création ; on retrouve alors la route de Bauvin, Provin, Annoeullin, prévue par notre itinéraire.
A Annoeullin
Du pavé, encore du pavé, toujours du pavé ! Ma « Sportive » ne bronche pas, les Dunlop font coussin… heureusement ! Nous allons à 12 à l’heure !... Une allure que le zèbre qui me mène le train et m’encourage voudrait bien voir augmenter sensiblement… Mais… il peut courir, pensons-nous in petto !
A Annoeullin, seconde petite modification à l’itinéraire. On ne passe plus par Carnin qu’on laisse sur la droite. On suit le pavé en un large virage à gauche devant l’église, et, on file ainsi jusqu’à dix mètres environ après le passage à niveau de la ligne Béthune-Séclin. Alors on vire à droite et , avant que de rejoindre la grand’route Lens-Lille, à Séclin, on passe par Allennes, Herrin et Gondecourt.
A Annoeullin, M. Pierre Boistelle voudra bien, le 20 avril prochain, indiquer à nos routiers la bonne direction. Qu’il en soit par avance remercié.
De Séclin à Wattignies, aucun changement. C’est le parcours des Paris-Roubaix d’avant-guerre. De même de Wattignies au vélodrome du Parc Barbieux par Faches, Lesquin, Acsq, Forest, Hem. C’est seulement à partir de l’arrivée au boulevard de Lille-Roubaix-Tourcoing qu’un changement notable est à enregistrer.
Au vélodrome
Mais, auparavant, souffrez que je vous dise que, ni Christophe, ni moi, n’avons voulu passer devant le vélodrome fameux qui vit batailler, sur son ciment et son plancher, toutes les gloires du cycle de 1895 à nos jours, sans y aller de notre pèlerinage.
Nous entrâmes donc ! Hélas, trois fois hélas ! si, extérieurement, le Parc roubaisien conserve encore son apparence d’arène antique en belles et solides briques, intérieurement, c’est la panique !... En effet, la pelouse n’est plus qu’un vaste potager où poussent en abondance les légumes les plus divers, succédant aux légumes de l’U.V.F., et, de la piste encore bien dessinée, il ne reste plus guère que la première couche de ciment cette couche sur laquelle les Morin, les Mercier et les Pariby se couvrirent de gloire au temps des Th. Vienne et des Perez… Voilà qui ne nous rajeunit pas !
Les Boches ont volé tout le bois, « Faucheurs, va ! » me souffle Christophe en bon patriote. Et puis, ô profanation, au beau milieu du virage, émerge un affolant périscope : le tuyau de la cheminée de la concierge de céans !... Allez donc faire arriver les géants de la route sur un terrain semblable !
L’arrivée
Force nous fut donc, à Christophe et à moi, de reprendre le collier et de rechercher le point où… s’il y a lieu… les rois de la route, le 20 avril, auront à liquider au sprint le différend les divisant depuis 280 kilomètres.
Nous exécutâmes, coup sur coup, deux virages savants et raisonnés. Nous traversâmes l’impresionnant boulevard de Lille-Roubaix-Tourcoing, puis, tournant à droite, nous entamâmes l’escalade – la côte qui ne fait pas plus de 0,50 % me parut d’un pourcentage « galibiéresque » - de la légère rampe ouest du Parc Barbieux se terminant à la laiterie.
C’est là que se fera l’arrivée du 20e Paris-Roubaix.